Plus d’une cigarette sur deux consommée en France proviendrait désormais du marché parallèle. La hausse des prix serait responsable d’une explosion de la contrebande. La baisse des ventes chez les buralistes prouverait l’échec de la fiscalité du tabac. À force d’être répétées, ces affirmations finissent par s’imposer. Elles ne résistent pourtant pas à l’examen des données publiques.
DNF analyse régulièrement l’évolution des prix et des ventes de tabac en France. Ce travail de fond s’appuie sur l’expertise acquise depuis plusieurs décennies par l’association sur les mécanismes de prix et la fiscalité des produits du tabac.
La publication de son indicateur des prix du tabac de septembre 2026 a conduit DNF à regarder de plus près les discours qui entourent aujourd’hui le marché parallèle.
Que montre cette analyse ? Lucky Strike, marque du groupe British American Tobacco, compte 37 références représentant globalement moins de 8 % des ventes de cigarettes en France. Parmi elles, 32 sont commercialisées entre 12,60 € et 13,10 €. Cinq références vendues jusqu’ici 11,50 € passeront à 11,20 € en septembre.
La baisse de 30 centimes est donc réelle, mais très ciblée. Elle ne concerne ni l’ensemble de la marque ni, a fortiori, l’ensemble du marché du tabac. Elle intervient cependant dans une période où les industriels multiplient les prises de parole pour dénoncer le niveau des prix en France et le rendre responsable d’une prétendue déferlante de cigarettes illicites.
L’enchaînement des publications permet de comprendre comment ce récit s’est progressivement installé.
| Date | Publication | Ce qu’elle établit ou revendique |
|---|---|---|
| Juin 2024 | Rapport du Sénat sur la fiscalité comportementale | Les estimations industrielles du marché parallèle sont jugées contestables et insuffisamment transparentes. |
| Octobre 2025 | Étude publique TAFE | 17,7 % du tabac consommé en France échappe à la fiscalité nationale, principalement en raison des achats transfrontaliers. |
| Juin 2026 | Rapport KPMG commandé par Philip Morris | 53,6 % des cigarettes consommées en France seraient achetées hors du réseau national. |
| Juin 2026 | Livre blanc de Logista France | Le principal distributeur de tabac réclame un moratoire sur les hausses de fiscalité. |
| Septembre 2026 | Nouveaux prix homologués | BAT abaisse le prix de cinq références Luckies, tandis que les 32 autres restent vendues entre 12,60 € et 13,10 €. |
Pris séparément, chacun de ces éléments appelle une analyse prudente. Leur succession fait néanmoins apparaître une même logique : grossir le poids du marché parallèle, en attribuer la responsabilité à la fiscalité, puis utiliser ce constat pour demander l’arrêt des hausses de taxes.
Un chiffre spectaculaire produit à la demande d’un cigarettier
Le 3 juin 2026, Philip Morris France annonce un « basculement inédit ». Selon un rapport réalisé par KPMG, 53,6 % des cigarettes consommées en France auraient été achetées en dehors du réseau national des buralistes.
L’entreprise évoque 26,54 milliards de cigarettes achetées hors réseau, dont près de 21 milliards de cigarettes illicites, ainsi qu’une perte fiscale estimée à 10,4 milliards d’euros. Le titre choisi résume le message : « Le marché parallèle, premier buraliste de France ».
Une précision essentielle doit accompagner ces chiffres : le rapport KPMG a été commandé par Philip Morris Products SA.
Le financement d’une étude ne suffit pas à invalider automatiquement ses résultats. Il interdit en revanche de la présenter comme une expertise indépendante. Ses données, ses définitions et sa méthodologie doivent être examinées avec d’autant plus de rigueur que ses conclusions servent directement les intérêts économiques de son commanditaire.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que les estimations produites pour l’industrie sont contestées. Les travaux fondés notamment sur la collecte de paquets vides comportent plusieurs limites : les résultats dépendent des lieux de collecte, le profil des consommateurs reste inconnu et l’origine étrangère d’un paquet ne permet pas de déterminer s’il a été acheté légalement ou frauduleusement.
Une revue scientifique publiée dans la revue Tobacco Control souligne notamment le risque de surreprésentation des espaces urbains, dans lesquels la consommation de cigarettes illicites peut être plus élevée. D’autres travaux ont montré que certaines méthodes utilisées pour estimer le marché illicite pouvaient conduire à des résultats surestimés.
« Hors réseau » ne veut pas dire « contrebande »
C’est le principal angle mort du discours industriel.
Un paquet acheté en dehors du réseau français des buralistes n’est pas nécessairement un paquet de contrebande. Il peut avoir été acheté légalement dans un pays voisin, au cours d’un voyage ou dans une boutique duty free. Il peut aussi provenir d’un achat dépassant les quantités autorisées, d’une vente de rue, d’un trafic organisé ou de la contrefaçon.
Ces situations n’ont ni la même nature juridique ni les mêmes conséquences fiscales.
L’expression « marché parallèle » permet pourtant de les réunir sous une catégorie unique. Le chiffre obtenu est ensuite associé aux trafics criminels, comme si tout produit non acheté chez un buraliste français était nécessairement illicite.
La formulation utilisée par Philip Morris illustre cette ambiguïté. L’entreprise affirme d’abord que 53,6 % des cigarettes sont achetées « en dehors du réseau national ». Elle présente ensuite la France comme « l’épicentre du marché illicite en Europe ». Le passage de l’une à l’autre de ces notions donne l’impression d’un seul et même phénomène, alors qu’elles ne se recouvrent pas.
Cette confusion n’est pas anodine. Elle permet d’afficher un pourcentage très élevé, puis de l’utiliser pour parler de contrebande, de criminalité organisée et de pertes fiscales.
L’étude publique TAFE aboutit à une estimation très différente
En octobre 2025, la Direction générale des douanes et droits indirects et la MILDECA ont publié les résultats de l’étude TAFE. Conduite par les universitaires Christian Ben Lakhdar et Sophie Massin, cette recherche propose une estimation scientifique du tabac échappant à la fiscalité nationale.
Pour l’année 2023, elle situe cette part à 17,7 % de la consommation totale, soit environ 8 081 tonnes de tabac. La fourchette établie par les chercheurs est comprise entre 12,3 % et 22,4 %.
L’étude évalue notamment :
- à 36 237 tonnes les produits vendus par les buralistes français ;
- à 6 863 tonnes les achats transfrontaliers ;
- à 275 tonnes les achats effectués dans d’autres pays ;
- à 366 tonnes les ventes de rue et trafics locaux.
Les achats transfrontaliers représentent ainsi, de très loin, la première origine du tabac échappant à la fiscalité française. Or une partie de ces achats est parfaitement légale. Consulter les résultats officiels de l’étude TAFE
Les résultats de TAFE et de KPMG ne sont pas directement superposables. Ils ne portent pas sur la même année, ni exactement sur les mêmes produits et les mêmes périmètres. L’étude TAFE analyse l’ensemble du tabac consommé en 2023, tandis que le rapport KPMG porte sur les cigarettes en 2025.
Cette différence de périmètre doit être signalée. Elle ne suffit toutefois pas à expliquer sans discussion un écart allant de 17,7 % à 53,6 %.
Face à des estimations aussi éloignées, présenter le chiffre le plus élevé comme une réalité incontestable relève moins de l’information que d’un choix de communication. Il est indispensable de préciser ce que chaque étude mesure, la méthode utilisée et l’identité de son financeur.
La baisse des ventes ne prouve pas une hausse équivalente des trafics
Autre raisonnement régulièrement avancé : toute cigarette qui n’est plus vendue chez un buraliste aurait été achetée sur le marché parallèle.
Cette équation ne repose sur aucune démonstration.
La diminution des ventes dans le réseau officiel peut avoir plusieurs causes : baisse du nombre de fumeurs, diminution de la consommation quotidienne, arrêt du tabac, passage à d’autres produits nicotiniques, achats légaux à l’étranger et, pour une partie seulement, recours au marché illicite.
Une donnée majeure est trop souvent écartée de ce débat : le tabagisme recule en France.
Selon Santé publique France, la prévalence du tabagisme quotidien parmi les 18-75 ans est passée de 25 % en 2014 à 18 % en 2024. La France compte désormais quatre millions de fumeurs quotidiens de moins en dix ans.
Les indicateurs de ventes suivis par DNF confirment également une tendance baissière sur de nombreuses catégories de produits. Au premier trimestre 2026, les volumes ont encore reculé en moyenne de 1,5 % par rapport à la même période de 2025. Le tabac chauffé enregistrait notamment une baisse de 24,7 %. Consulter l’indicateur DNF des ventes de tabac
Toutes les cigarettes disparues du réseau des buralistes ne réapparaissent donc pas automatiquement dans celui de la contrebande. Transformer la baisse des ventes en preuve d’un déplacement vers l’illégal revient à effacer les effets réels des politiques de prévention et de réduction du tabagisme.
Le Sénat conteste le lien entre fiscalité et marché parallèle
Le rapport du Sénat consacré à la fiscalité comportementale apporte un éclairage particulièrement clair sur cette question :
« Il n’est pas prouvé que le marché parallèle se développe et que la fiscalité y contribue. »
Les rapporteures constatent que les évaluations proposées par KPMG reposent en partie sur des données fournies par l’industrie du tabac. Elles soulignent également le manque de transparence de la méthode et rappellent que ces estimations sont contestées par la Direction générale des finances publiques, la Douane et l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives.
Le Sénat relève surtout que la diminution des ventes de cigarettes chez les buralistes ne permet pas, à elle seule, de mesurer l’évolution du marché parallèle.
Sa conclusion n’est pas de renoncer à la fiscalité. Le rapport recommande au contraire d’augmenter le prix des produits du tabac d’au moins 3,25 % par an hors inflation jusqu’en 2040. Consulter le rapport du Sénat
Une désinformation qui poursuit un objectif précis
Le 25 juin 2026, quelques semaines après la publication du rapport commandé par Philip Morris, Logista France présente un livre blanc consacré au « marché de la nicotine ».
La première de ses cinq propositions consiste à :
« Instaurer un moratoire sur les hausses de fiscalité du tabac. »
Logista est le principal distributeur de produits du tabac en France. L’entreprise est contrôlée majoritairement par Imperial Brands, l’un des plus importants fabricants mondiaux de cigarettes. Elle ne peut donc pas être considérée comme un acteur extérieur aux intérêts économiques du secteur.
La séquence devient alors plus lisible. Des estimations très élevées du marché parallèle sont publiées. Les achats légaux à l’étranger sont rapprochés des trafics illicites. La baisse des ventes est attribuée à la contrebande. La fiscalité est désignée comme responsable. Puis son gel est présenté comme la solution.
Consulter les propositions de Logista France
Ce moratoire ne constitue pas une réponse à la contrebande. Il répond en revanche directement aux intérêts des fabricants, auxquels les hausses de prix font perdre des consommateurs et des volumes de vente.
Une tactique déjà identifiée par l’OMS
Ce discours n’est propre ni à la France ni à l’année 2026.
L’Organisation mondiale de la santé classe l’utilisation du commerce illicite parmi les tactiques employées par l’industrie du tabac pour combattre les politiques fiscales. Elle constitue le premier volet de l’acronyme SCARE : Smuggling and Illicit Trade.
La méthode consiste à annoncer une forte hausse de la contrebande, à l’attribuer aux taxes et à faire craindre une perte de recettes publiques. L’objectif est de convaincre les pouvoirs publics que toute nouvelle augmentation serait inefficace, voire contre-productive.
L’OMS rappelle au contraire que l’importance des trafics dépend largement de la qualité de la gouvernance, des contrôles, de l’administration fiscale, de la réglementation et des sanctions. Le commerce illicite ne résulte pas mécaniquement du niveau des taxes.
Consulter l’analyse de l’OMS sur la fiscalité du tabac
DNF dénonce une présentation délibérément trompeuse
Les ventes illégales doivent être combattues par des contrôles efficaces, une meilleure traçabilité des produits et une coopération renforcée entre les États.
Mais lutter contre les trafics ne signifie pas accepter les chiffres de l’industrie sans les interroger.
La désinformation ne repose pas toujours sur une donnée entièrement inventée. Elle peut résulter d’un assemblage soigneusement construit : choisir l’estimation la plus spectaculaire, mélanger des notions différentes, passer sous silence les travaux publics et écarter les données qui montrent une baisse réelle du tabagisme.
C’est cette construction que DNF dénonce :
- une étude commandée par un cigarettier érigée en référence ;
- une confusion persistante entre achats hors réseau et contrebande ;
- une estimation publique très inférieure insuffisamment prise en compte ;
- la baisse du nombre de fumeurs largement occultée ;
- un lien entre fiscalité et trafics présenté comme certain alors qu’il n’est pas démontré ;
- une demande de gel fiscal portée par des acteurs économiquement liés à l’industrie.
Derrière la bataille des chiffres se joue une bataille d’influence. Elle vise à transformer le recul du tabagisme, réussite majeure de santé publique, en échec commercial qu’il faudrait désormais corriger au bénéfice de l’industrie.
