
Editorial
Lettre Ouverte à Madame la Ministre Valérie Pécresse
Madame la Ministre,
Le 12 septembre dernier, vous vous êtes rendue à Lille-Lesquin pour annoncer une série de mesures destinées à limiter la contrebande de cigarettes. Vous avez dans ce contexte, signé le 23 septembre un nouveau contrat d'avenir avec les buralistes.
Votre engagement dans la lutte contre la contrebande et pour la protection du réseau français de distribution du tabac est remarquable. Il a notamment servi à rétablir certaines vérités ; ainsi seuls 5% des produits vendus en France proviendraient de la contrebande quand 15% sont achetés dans des pays frontaliers.
Cependant, Madame la Ministre, votre détermination à mettre fin à ces agissements criminels, risque d'être polluée par l'ingérence de l'Industrie du tabac. En effet, cette industrie à mis en place une stratégie visant à utiliser le sujet de la contrebande pour protéger ses intérêts, et cette stratégie s'avère très efficace.
Un faux problème est ainsi utilisé par les fabricants pour critiquer la politique d'augmentation des taxes qui aurait pour conséquence directe et inévitable la contrebande de cigarettes. C'est oublier que depuis 2006 les augmentations de prix ont été décidées d'un commun accord entre votre ministère et les industriels (voir article Europe 1). C'est également oublier que la politique de taxation des produits du tabac en France a cessé, depuis 2003, de répondre à des objectifs de santé publique pour se contenter de collecter quelques centaines de millions d'euros supplémentaires pour le budget de l'État mais également pour les fabricants de cigarettes en évitant soigneusement de dépasser les augmentations qui risqueraient d'avoir un impact sur la consommation. C'est enfin ignorer que la contrebande est beaucoup plus importante en Lituanie, où le tabac est bon marché, que dans des pays, comme la Norvège, où le tabac est plus cher qu'en France.
Mais là ne s'arrête pas la stratégie de l'industrie du tabac qui utilise également le sujet de la contrebande pour contourner l'interdiction de la publicité. Pour cela, elle développe des actions de communication, crée des sites Internet, organise des campagnes d'affichage destinées à promouvoir la consommation du tabac. De manière sournoise, elle fait apparaitre dans sa communication les produits qu'elle commercialise comme étant moins dangereux que ceux provenant des réseaux criminels. S'il est vrai que ces produits ne respectent aucune réglementation en matière de composition des tabacs manufacturés, il ne faut pas oublier que les grandes multinationales du tabac sont les seules industries qui fabriquent et vendent un produit qui tue « légalement » plus de 6 millions de personnes dans le monde chaque année. Alors, des slogans comme « fausse cigarette, vrai risque » (voir article de l'express sur la campagne BAT) laissent croire à la population que les cigarettes de contrebande tuent mais que celles vendues dans un bureau de tabac ne tuent pas. Même des gens avisés peuvent propager de tels arguments dévastateurs : ainsi, interrogée par le Député M. Jean-Marie Binetruy le 27 septembre à l'Assemblée Nationale, vous-même avez précisé que les « produits [de la contrebande] sont dangereux et nocifs pour la santé ».
Vous n'avez pas le droit de laisser l'industrie du tabac s'approprier le sujet de la contrebande et déployer ses arguments auprès du gouvernement et des élus, via sa communication publique, mais aussi au moyen de ses lobbyistes. Ce faisant, vous lui permettez de se donner l'image d'une entreprise responsable, écologique et civique. Cette stratégie est mondiale, les mêmes arguments exposés en France, se retrouvent dans d'autres continents même si la réalité n'est pas la même (cf. article Mexique). Leur image de plus en plus identifiée à un produit mortel, ils essayent par tous les moyens de la redorer pour se refaire une réputation et renverser la tendance mondiale en faveur d'une « dénormalisation » du tabac, tendance initiée par la mise en oeuvre de la convention cadre de lutte antitabac de l'OMS que la France a ratifiée en octobre 2004.
Madame la Ministre, en tant que responsable politique et membre du gouvernement, vous devez veiller à ce que l'intérêt général détermine votre action. Nous vous encourageons à persévérer dans la lutte contre le trafic illégal de cigarettes tout en ayant bien présent à l'esprit que, dans cette lutte, l'industrie du tabac n'est pas votre alliée.
Bonne lecture,
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